• Les banlieues...


    Le plan pour la banlieue sera plus "glandouille" que prévu!

    Fadela Amara le rêvait spectaculaire. Elle devra se contenter d'un catalogue de vœux pieux. Sans moyens.

    "Cornaquée par des pros de la com', [Fadela Amara] voulait présenter son plan "Respect et Egalité des chances" au côté de Sarko, devant 2000 concitoyens et à Versailles. Refusé ! Puis, elle a tenté de se rabattre sur l'Elysée. Refusé ! Sarko n'a pas daigné lui prêter son Château. Alors, ce sera Vaulx-en-Velin, théâtre de violences urbaines en 1990 et symbole, depuis, d'un certain espoir dans les cités.

    Le suspense était intolérable. Au terme de cinq mois de consultations - 33 000 personnes ont, parait-il, été réunies dans les départements par les préfets - la sous-ministre de la Politique de la Ville a commencé, le 17 décembre, à dévoiler son plan "anti-glandouille", selon son expression. Et, pour clouer le bec aux sceptiques qui ont vu passer 19 ministres de la Ville en 17 ans, elle a cru bon de préciser : "Ce ne sera pas un énième plan".

    Les "propositions d'actions" ainsi qu'une correspondance entre le directeur de cabinet de la sous-ministre et le patron de l'Agence pour la cohésion sociale, deux documents que "Le Canard" s'est procurés, confirment tout-à-fait le propos de Fadela. Il s'agit, ni plus ni moins, de la version 2008 de "Demain, on innove gratis". Normal, puisque, comme ses prédécesseurs, la secrétaire d'Etat n'a aucun pouvoir sur aucun dossier : travail, logement, transports, tout lui échappe. Mais il lui faut bien amuser la galerie.

    Sur l'emploi, par exemple, avec ce programme "Réussite de l'insertion pour les jeunes de 16 à 18 ans en situation de décrochage"... Rien n'est prévu pour sa mise en oeuvre. Quant au contrat d'autonomie pour 50 000 autres de 18 à 25 ans, pris en charge pendant des mois ou plusieurs années afin de les former et de les accompagner : il est question de 5000 Euros par tête de pipe. Mais qui paiera ces 250 millions ?

    Le clou du projet, c'est "la multiplication par deux des emplois de proximité et de médiation (adultes-relais)". Au fait, ces emplois existent depuis 2000. Et s'appelllent des emplois-jeunes, un dispositif naguère moqué par la droite au nom de la chasse à l'assistanat.

    La secrétaire d'Etat en voulait 20 000. Seulement, le patron de l'Agence de cohésion sociale, dans un courriel du 12 décembre, rappelait cette dure réalité à Dominique Dufour, directeur de cabinet d'Amara : "Dans l'hypothèse où nous reprendrions le même financement que les adultes-relais, soit 20 000 Euros par an et par personne à la charge de l'Etat, le coût est de 400 millions, soit cinq fois ce qui est inscrit dans le projet de loi de finances pour les adultes-relais." Il n'y en aura donc, au mieux, que 4000, de ces "relais".

    Au chapitre "Éducation", on évoque la création de "30 pôles d'excellence" dans les bahuts situés en zone sensible. Sous Robien, on disait "Ambition réussite". Avec une gâterie dans le primaire : des classes de 15 élèves. Que ceux qui ne sont pas d'accord lèvent le doigt !

    Et, surtout, on va dé-sen-cla-ver. Comment ? Avec un "fonds de désenclavement des quartiers" doté de 1 milliard d'euros ! Défense de rire.
    Quant au logement, le plan prévoit un "Fonds d'aide pour le renouveau des quartiers" et un "Plan de restructuration des copropriétés dégradées" dans les cités. Toujours ces voeux pieux.

    Pour la santé, c'est le vide sidéral. Malgré les alertes répétées, notamment des "élus Santé publique et territoires", qui n'ont cessé de rédiger des notes sur cette "question cruciale". Selon eux, "30 à 40% des bénéficiaires du RMI souffrent de pathologies somatiques ou psychiques", qui les éloignent de tout espoir d'emploi ou de formation.

    A Vaulx-en-Velin, justement, où se tiendra le show Sarko-Amara, Maurice Charrier, le maire, s'alarme de "l'état de santé des jeunes". La prévention, Sarko déteste. Donc Fadela aussi. Même silence sur la sécurité et les relations tendues entre jeunes et policiers.

    Pour mémoire, le maire de Vaulx-en-Velin rappelle la signature, en 2003, d'une convention entre la préfecture du Rhône et le syndicat des transports lyonnais, permettant de "désenclaver" le Grand Lyon. Cent millions d'euros devaient, en principe, être débloqués. Les 100 sont vite devenus 50, et sur ces 50 il en manque aujourd'hui 30 ! Or, aujourd'hui, "les caisses sont vides", a prévenu Sarko.

    Dans un éclair de lucidité, Fadela Amara, évoquant son grand chantier, a lancé "l'attente est énorme". Aussi "énorme" que cette farce.

    (Extrait du Canard Enchaîné - 2 Janvier 2008)
    http://www.lecanardenchaine.fr/



     

    "Les riches veulent leur part du ghetto".

    Pionniers dans l'étude de la bourgeoisie, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot continuent leurs investigations avec Les Ghettos du gotha, où ils entrent dans les espaces altiers de l'aristocratie de l'argent. Aux sources du mécanisme dominant-dominé, visite guidée.

    "Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont pénétré dans les ghettos du gotha, ces espaces protégés que la bourgeoisie défend bec et ongles. Ils y ont passé du temps, se sont fait inviter à déjeuner, ont appris à mieux connaître leurs habitants fortunés. En appréhendant les arcanes du pouvoir de façon concrète, par le biais de ses réseaux et de ses cercles, leur enquête donne du sens au capital et autres gros mots, abstraits et coupables, qui sont devenus des slogans. Sous leur plume, la domination s'incarne. « Communautarisme », «ghettos », mais aussi « collectivisme » et « militantisme » : loin de désigner les quartiers et les populations défavorisés, ce vocabulaire est ici détourné de son usage habituel, et purgé des clichés qui peuvent en découler. Il regagne ainsi en pertinence. Moins mystérieux, moins écrasant, le fonctionnement des hautes sphères de la société est du coup désacralisé, plus facile à appréhender. Si Les Ghettos du gotha présente une réalité complexe, il brise aussi le sentiment d'impuissance face à un pouvoir méconnu, invisible, désincarné. Les Pinçon-Charlot viennent de prendre leur retraite du CNRS. Ils en profitent pour revenir sur leur cheminement solitaire. Désolés de ne pas avoir fait école, ils expliquent la difficulté à pénétrer au sein des grandes familles quand on n'en est pas issu, donnant à lire la part d'ombre du travail sociologique."
    Marion Rousset

    Entretien avec Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

    - En quoi la grande bourgeoisie constitue-t-elle une classe sociale, et même « la réalisation la plus achevée » de cette notion ?

    Monique Pinçon-Charlot :
    La grande bourgeoisie est peut-être la seule classe au sens marxiste du terme. C'est une classe en soi, qui partage des conditions et des lieux de vie, une sociabilité commune. C'est aussi une classe pour soi, mobilisée pour sa reproduction, pour le maintien des avantages acquis et la transmission des positions dominantes au sein de la confrérie des grandes familles. Les gros patrimoines, forts de millions, voire de milliards d'euros, portent en eux-mêmes les germes de la nécessité de transmettre. Il leur faut donc réussir à fabriquer des héritiers aptes à capter l'héritage, à travers une éducation et une socialisation spécifiques. Pour éviter les mésalliances, il existe le système des rallyes. Ces soirées dansantes entre semblables viennent pallier la disparition des mariages arrangés. Cette classe existe en tant que telle car elle fonctionne sur tous les fronts, dans tous les instants, sur le mode de la cooptation. C'est elle qui décide qui fait partie du groupe, qui est un bon voisin, qui peut prétendre adhérer à tel cercle ou être invité à tel dîner. Elle est extrêmement active, performante, consciente, exigeante.

    - Qui fait partie de ce groupe ? Quelles sont ses frontières ?

    Michel Pinçon.
    Il a la particularité de définir lui-même ses frontières grâce à un processus rigoureux de cooptation qui se manifeste dans les cercles, les dîners, les rallyes. Il comprend des fractions de classes différentes, comme les nobles et les bourgeois. Pour entrer dans les ghettos du gotha, les nouveaux riches doivent montrer patte blanche. Ne sont intégrés que ceux qui sont capables, en deux ou trois générations, de constituer une dynastie et d'allier à la richesse économique de la richesse sociale et culturelle. Cet anoblissement ne concerne jamais un individu, mais toujours une famille. Bernard Arnault et François Pinault sont deux cas exemplaires d'une intégration réussie. L'expression « aristocratie de l'argent » que nous employons pour désigner cette classe sociale nous permet de casser les catégories usuelles comme celles des cadres supérieurs ou des patrons du commerce et de l'industrie élaborées par l'Insee. Si elles sont utiles, elles ne permettent pas de cerner cette haute société.

    - Quel enseignement peut-on tirer de l'étude des lieux protégés que vous étudiez, les « ghettos du gotha » ?

    M.P.-C.
    Le pouvoir de l'argent est aussi un pouvoir sur l'espace et le temps. Les dominants habitent les beaux espaces, amples et lumineux, pleins de verdure, d'histoire et de culture. Le patrimoine, c'est eux. C'est ainsi qu'ils transforment naturellement leurs intérêts particuliers en intérêts universels. Qui serait d'accord pour construire un hôpital au cœur de la place de la Concorde ? Les grandes fortunes, dans la préservation de leurs espaces, démontrent leur efficacité. Neuilly, commune très agréable à vivre, est traversée par la grande avenue Charles-de-Gaulle, véritable autoroute urbaine où circulent chaque jour 160 000 véhicules au grand dam des habitants qui se sont mobilisés. Nicolas Sarkozy, maire de cette ville pendant presque vingt ans et président du conseil général des Hauts-de-Seine jusqu'en juillet 2007, suit ce dossier de très près. Il réclame l'enfouissement de cette route nationale 13, rebaptisée ainsi pour signifier que c'est à l'Etat de payer, et non à la ville. Nanterre est également traversée par des autoroutes et de grandes nationales, à l'instar de Bagnolet, Les Lilas, Bourg-la-Reine... Mais cette avenue est un axe historique du pouvoir et de la richesse qui prend naissance dans les frondaisons du jardin des Tuileries et se poursuit jusque dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. De plus, Neuilly est située exactement entre l'Arc de Triomphe et l'Arche de la Défense. Au nom de la légitimité culturelle et historique, il est présenté comme normal que les contribuables déboursent un milliard d'euros pour cette opération. L'exemple de l'autoroute A86 formant un superpériphérique autour de Paris est aussi éloquent. Si elle saigne à vif Nanterre, elle n'affecte pas Rueil-Malmaison : un énorme tunnel d'une longueur de 22,5 kilomètres, allant jusqu'à Jouy-en-Josas, va être construit. Les beaux espaces de l'Ouest seront totalement préservés. Quand il y a de l'argent, on peut déployer une technologie époustouflante pour tout enterrer dans de très bonnes conditions.

    - Nicolas Sarkozy est-il un représentant de cette population ?

    M.P.
    C'est un porte-parole. Au second tour de l'élection présidentielle, il a obtenu 87 % des voix à Neuilly. Un score plus élevé que dans les beaux quartiers de Paris. Les résultats sont là, clairs et sans ambiguïté. Ses électeurs ont d'ailleurs été récompensés immédiatement par le paquet fiscal. Reste à savoir comment va être perçue sa façon de se mettre en avant. La personnalité démonstrative de Sarkozy tranche sur la réserve de bon ton dans la grande bourgeoisie. Il donne à voir ses vacances, ses liens avec les plus gros capitaines d'industrie, son goût pour la richesse. Jusqu'à présent, la grande bourgeoisie valorise la discrétion. Le pouvoir, pour fonctionner, doit être méconnu : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

    - Vous mettez en garde le lecteur à plusieurs reprises contre la théorie du complot. Que vous inspire ce mode d'explication ?

    M.P.-
    C'est une explication facile. Devant un Nicolas Sarkozy omniprésent, les fonds de pension américains et les organigrammes abstraits, il est aisé d'imaginer une conspiration. C'est cela, la théorie du complot : désigner nommément des individus qui développeraient une stratégie consciente d'enrichissement personnel et de mépris vis-à-vis du reste de la société. La métaphore de la toile d'araignée est une image plus adéquate pour montrer le fonctionnement de l'oligarchie financière. Celle-ci tisse, en effet, des réseaux sans fin, inextricablement imbriqués, qui font son efficacité : familles, cercles, conseils d'administration, rallyes, associations ... Cette liste pourrait se décliner à l'infini. Les dîners, par exemple, sont toujours très peu intimes. Dans n'importe quel riche appartement ou hôtel particulier, il y a plusieurs salons et les fauteuils se comptent par dizaines. Tout est conçu pour faciliter la sociabilité. Dans ce contexte, la solidarité va de soi. Grâce au système de cooptation, on est garanti de rendre service à un autre soi-même, sans même avoir besoin de le connaître. On ne peut pas se tromper. Du coup, tout se fait dans la rapidité et la confiance.

    (...)

    - A contre-pied des idées reçues, vous évoquez même le « militantisme » de ce milieu...

    M.P.-C.
    Ils seraient prêts à se cadenasser entre deux éoliennes ! En défendant l'environnement et le patrimoine, les monuments historiques et les lieux de mémoire, ils protègent aussi leurs espaces. Leur militantisme est d'une efficacité extraordinaire. Il se traduit par des réunions, des coups de téléphone, du lobbying. Il a même été inscrit dans un arrêté ministériel qui réunit les présidents d'une dizaine d'associations une fois tous les six mois avec le ministre de la Culture. Ce ne sont pas les enseignants, les chercheurs, les employés, le personnel de service, les ouvriers qui font les lois. Ce sont eux....."

    (Pris dans Regards - Décembre 2007)
    http://www.regards.fr/


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